Du 17 septembre au 29 novembre 2026, le Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia, à Rome, accueille L’Indovino (The Soothsayer), une installation monumentale de l’artiste libano-canadienne Mouna Rebeiz. Présentée dans un lieu chargé d’histoire, cette exposition propose un dialogue étonnant entre art contemporain, Tarot, mythologie, intelligence artificielle et anciennes traditions étrusques de divination.
Présentée pour la première fois en 2022 au Pavillon de la République de Saint-Marin lors de la 59e Biennale internationale d’art de Venise, L’Indovino a été repensée spécialement pour son installation à la Villa Giulia. Sous le commissariat de la critique d’art Roberta Semeraro, l’œuvre prend ici une nouvelle dimension en entrant directement en résonance avec les collections et l’histoire du musée romain.
Au cœur de l’exposition se trouvent vingt-deux cartes monumentales du Tarot, correspondant aux vingt-deux Arcanes majeurs. Réalisées sur de grandes surfaces miroir, les œuvres ne se contentent pas d’être regardées : elles impliquent directement le visiteur.
Le reflet devient ainsi une partie de l’œuvre. En se retrouvant face aux cartes, chacun est invité à s’interroger sur sa propre identité, ses choix, ses incertitudes et la part de mystère qui accompagne toute existence.
Chez Mouna Rebeiz, le Tarot devient moins un outil de prédiction qu’un moyen d’explorer les mécanismes de l’esprit humain et cette volonté permanente de comprendre ce qui échappe à notre connaissance.
L’une des particularités de L’Indovino réside dans la rencontre entre deux univers qui peuvent sembler éloignés : l’ésotérisme et l’intelligence artificielle.
L’installation s’intéresse à la capacité de l’être humain à chercher des réponses dans l’inconnu, à vouloir anticiper ce qui n’est pas encore arrivé et à tenter de maîtriser son avenir. Face à cette quête ancestrale de connaissance, l’intelligence artificielle représente une nouvelle forme de savoir, fondée cette fois sur les données, les algorithmes et les capacités de calcul.
Mais jusqu’où la technologie peut-elle réellement nous permettre de comprendre l’inconnu ? Et que reste-t-il lorsque la raison et les algorithmes atteignent leurs limites ?
C’est précisément dans cet espace entre connaissance, intuition, croyance et technologie que l’œuvre de Mouna Rebeiz trouve sa force.
Pour comprendre le choix de Rome et de la Villa Giulia, il faut remonter à l’Antiquité.
L’installation s’inspire notamment de l’histoire de Jules César racontée dans Jules César de William Shakespeare. Dans la pièce, l’haruspice étrusque Spurinna avertit César du danger qui le menace aux Ides de mars et lui prédit qu’il connaîtra la mort s’il se rend au Sénat.
César ignore pourtant l’avertissement. Il se rend au Sénat et devient finalement la victime de l’une des conspirations les plus célèbres de l’histoire romaine.
Cette histoire fait directement écho aux traditions étrusques de divination, qui occupaient une place importante dans cette civilisation. Le choix de la Villa Giulia apparaît ainsi particulièrement pertinent : le musée conserve de nombreux objets archéologiques témoignant de ces pratiques et du rôle joué par les haruspices et les devins dans le monde étrusque.
L’intérêt de l’exposition réside également dans la confrontation entre les œuvres contemporaines de Mouna Rebeiz et le patrimoine archéologique de la Villa Giulia.
Le musée conserve notamment des témoignages liés aux pratiques de divination, tandis que le projet contemporain propose une réflexion nouvelle sur notre rapport au destin et à la connaissance.
Cette rencontre entre passé et présent est renforcée par l’acquisition historique par l’État italien de la Tombe François de Vulci, considérée comme l’un des grands chefs-d’œuvre de la peinture étrusque.
Les fresques de cette tombe représentent notamment des personnages associés à la prophétie et à la divination, comme Amphiaraos et Cassandre, tout en évoquant l’ornithomancie, une pratique consistant à interpréter les signes liés au comportement des oiseaux.
Pour cette nouvelle présentation, L’Indovino investit plusieurs espaces du musée.
Dans la galerie semi-circulaire, les œuvres dialoguent avec les collections archéologiques et plongent les visiteurs dans une réflexion sur la connaissance, le destin et les limites de la raison.
Le parcours se poursuit dans le Nymphée, un espace particulièrement évocateur construit au-dessus d’un ancien aqueduc romain. C’est là que le XIVe Arcane majeur, Tempérance, occupe une place centrale.
Cette œuvre représente une femme versant de l’eau d’un récipient dans un autre. Elle devient le support d’une expérience artistique mêlant peinture et musique, avec une création inspirée de Mythodea du compositeur grec Vangelis.
Le choix de Mythodea n’est pas anodin.
L’œuvre du compositeur grec avait été créée pour accompagner la mission de la NASA consacrée à l’exploration de Mars. Cette planète, où la présence passée ou actuelle d’eau constitue un élément essentiel dans la recherche de traces potentielles de vie, devient ici une nouvelle référence à la quête humaine de connaissance et à la possibilité d’un avenir au-delà de notre monde.
La musique contribue ainsi à élargir la réflexion de l’exposition : du destin individuel aux grandes interrogations sur l’avenir de l’humanité.
La question du futur traverse finalement toute l’installation : pouvons-nous connaître notre destin, pouvons-nous le modifier et jusqu’où la technologie peut-elle nous accompagner dans cette quête ?
L’expérience ne s’arrête pas aux murs de la Villa Giulia.
L’exposition investit également la ville de Rome, puisque certaines œuvres sont présentées dans des espaces publicitaires urbains gérés par Adv Art Media. Cette extension permet aux œuvres de sortir du cadre traditionnel du musée et de rencontrer un public plus large dans l’espace quotidien de la capitale italienne.
La scénographie a été imaginée par Studio Palinsesto London, dirigé par Simonpietro Salini et Federico Lippi, tandis que l’installation multimédia autour de Mythodea est réalisée sous la direction de l’artiste visuel et cinéaste slovène Atej Tutta.
Au terme du parcours, L’Indovino laisse le visiteur face à une question essentielle.
Faut-il accepter le destin qui nous est annoncé, comme Jules César l’a fait face à l’avertissement de Spurinna ? Ou faut-il, au contraire, écouter la prophétie et tenter de modifier le cours des événements ?
Mouna Rebeiz ne donne pas de réponse définitive. Elle propose plutôt une expérience dans laquelle chacun peut projeter ses propres interrogations.
Entre Tarot et intelligence artificielle, Antiquité et création contemporaine, mythologie et technologie, L’Indovino transforme la Villa Giulia en un espace de réflexion sur ce qui fascine l’humanité depuis toujours : notre désir de connaître l’inconnu et de comprendre ce que l’avenir nous réserve.